18:44

Choisir son camp

A la faveur de l'apparition d'une nouvelle personnalité dans le champs du bouddhisme Soka, je reprend la plume pour sortir de mon silence, à la fois voulu et conjoncturel. Un crise personnelle m'a littéralement assommé et l'absence totale de contacts avec mon éco-système bouddhique a effectivement fait le vide autour de moi. Heureusement, mes amis sont nombreux, présent(e)s sur le Web, actifs dans leurs encouragements et dans leurs capacités de bienveillance.

Sur les conseils d'une amie, je suis allé à la recherche d'un nouveau venu, le Pélerin Cosmique. Le terme est audacieux, le nom drôle et plein de références à une littérature aérienne et des bandes dessinées de Jodorowsky. Plutôt ouvert, je me suis fendu de lire un billet long, trop long même, faisant l'état des lieux succinct de l'actuelle organisation ACSBN, ex-SGF, ex-Nichiren Shoshu Française. De mon point de vue, rien de nouveau sous le soleil, sinon que c'est bien écrit, réfléchi, corrigé, remarquablement consensuel sans pour autant manquer d'une certaine radicalité nécessaire à ce genre de littérature.

Mais au bout de cette longue lecture, et du mystère qui entoure ce nouveau personnage, la conclusion m'apparaît relativement fade, faible, sans intérêt. Aucune issue, sinon l'individualisme anarchique, déconnecté de la communauté, marginalisé de fait. Aucune alternative aux comportements pervers et déviants de notre organisation. Aucune solution, ni même une ébauche de solution en dépit d'un discours élaboré, articulé, méticuleux.

Je me demande donc à quoi ça sert ?

Pourquoi, comme Omar Guillermo Saaverda, il y a plus d'un an, et bien d'autres avant lui s'exprimer de façon publique pour ne dire finalement que ce que tout le monde sait et accepte...? Ou plutôt pourquoi continuer à nourrir l'ogre ?

L'organisation administrative du bouddhisme Soka en France est un dispositif caduque, défaillant du point de vue humain, destiné à gérer du patrimoine immobilier et des rentrées d'argent concédées librement et bénévolement. Comment cela serait-il compatible avec la pratique dynamique d'une spiritualité de la libération, de l'autonomie et de la responsabilité ? Le pari est impossible, et Soka Gakkai en France rencontre les mêmes obstacles qu'ailleurs, ceux rencontrés par les autres églises avec elle. L'institutionnalisation écrase la spontanéité et par extension les possibilités d'évolution du mouvement tant du point de vue intellectuel qu'humain.

Ce qui nous intéresse dès lors, c'est de savoir s'il est possible de penser, de concevoir, de déployer et de faire émerger des modèles alternatifs. Non de répéter ce qui est dit ouvertement ou à mots couverts par une proportion très importante de la population de vétérans du mouvement Soka en France.

Donc je reste perplexe sur l'intention de Pélerin Cosmique. Car ce que je lis finalement est une sorte d'infantilisation de l'ensemble des membres de ce mouvement et tout particulièrement de ses responsables, pour les ramener à l'état de malades ou de victimes de troubles mentaux. Une telle démarche est stérile et fausse. Le mouvement Soka ne produit pas que de la névrose, le pélerin lui-même en est un exemple flagrant. Et il produit nombre de voix dissidentes qui se font entendre sur des médiums variés. Comme toutes les organisations, celle-ci contient ses propres agents perturbateurs qui connaissent la pratique du bouddhisme au quotidien au travers de contacts répétés avec le réel du dehors et non les activismes du dedans.

Bref la pluralité et la multiplicité semble absente du discours de Pélerin Cosmique qui semble capable intellectuellement de capturer la totalité du phénomène dans une nasse rhétorique mais qui occulte par là même la mosaïque que représente un tel mouvement.

Il y a beaucoup de choses à prendre dans ce premier billet, mais il n'y a pas beaucoup de pistes pour l'avenir, ni d'idées contradictoires avec les vicissitudes du réel présent. Je gage qu'il y a aura une suite et que je serai probablement un interlocuteur attentif.

17:15

Cent jours

Quand j'ai commencé à pratiquer le bouddhisme de Nichiren, nous avions l'habitude de recommander la pratique assidue de cent jours pour se faire une idée de la preuve concrète, tangible et matérielle qu'elle pouvait produire. Cent jours, soit un peu plus de trois mois, c'était le temps minimum pour savoir si cette pratique convenait à celui ou à celle qui voulait l'expérimenter et pour obtenir des résultats dans sa vie. Cent jours, c'était le délai de réflexion avant de demander à recevoir l'objet de culte, le Gohonzon, et d'adhérer à la Soka Gakkai (car à l'époque, on adhérait).

Les cent jours n'étaient pas une période de retraite, dans la solitude et l'austérité. Ils n'étaient pas non plus un entraînement intensif, normatif, d'intégration. Pendant cent jours, un autre pratiquant allait chez le novice pour lui apprendre à réciter Gongyo et à réciter Daimoku avec lui ou elle. Gongyo comprenait un chapitre et demi du Sûtra du Lotus que l'on récitait 5 fois le matin et 3 fois le soir. La lecture complète du matin prenait, dans les débuts, pas moins de 40 minutes et la pratique totale près d'une heure. Il fallait donc être motivé pour ne pas être rebuté d'emblée par la longueur et l'aspect incompréhensible du Gongyo que l'on apprenait en phonétique faute de comprendre le japonais vernaculaire.

En cent jours, le/la novice assistait à 7 réunions de discussion, à raison de deux par mois. Il/elle pouvait avoir la possibilité d'assister à des réunions de groupe pour connaître les gens de son quartier et de son département. En général, en cent jours, cela ne dépassait pas les dix réunions d'environ une heure et demi chacune. Tout cela se déroulait aux domiciles de ceux et celles qui voulaient bien accueillir des réunions de discussion et dans une atmosphère plutôt détendue et informelle. Peu de japonais étaient présents, et les novices n'étaient pas des curiosités. Les personnes nouvelles, intéressées par cette philosophie bouddhiste qui se pratiquait au quotidien sans moines et sans fanfreluches attirait naturellement les gens, souvent en recherche d'une spiritualité ou d'une éthique pouvant supplanter les vieilles religions et les idéologies moribondes.

Cent jours, c'était le bon temps

Et si au bout de cent jours, rares étaient les novices qui n'avaient pas d'expérience à raconter et une envie irrépressible de refaire le monde, de refaire leurs mondes. Il arrivait qu'au bout de cent jours, des novices reprennent le chemin de l'Eglise, ou bien qu'ils/elles retournent à leurs premiers amours spirituels ou éthiques avec une énergie renouvelée. Le bouddhisme avait fait son effet, revitalisant. Encore plus rare étaient ceux ou celles qui quittaient les réunions avec le sentiment d'avoir été au contact d'une secte.

Cent jours, c'était le bon temps.

Aujourd'hui, il faut protéger et respecter. Alors le bouddhisme est souvent absent des échanges même si on continue à l'appeler bouddhisme. Les croyances en Dieu, en les anges, en l'astrologie, dans les cristaux ou les énergies, dans le pouvoir des fleurs ou de l'acuponcture, des massages et des flux, des réseaux de résonances et d'influences mystiques ont pris le pas sur l'enseignement basique du bouddhisme le plus simple. Face à l'abondance et la foison, on brandit le président Ikeda comme d'autres ont brandit le crucifix sanglant ou les images pieuses. Face au grand bazar de la spiritualité de comptoir, on oppose la pureté de l'enseignement de Nichiren conservé exclusivement par nous... et pas les autres.

Aujourd'hui, il faut tolérer mais rester ferme. Alors les religions moribondes d'hier sont ramenées à la vie pour faire causes communes... mais pas les autres Nouveaux Mouvements Religieux. Pas question d'être assimilés aux Témoins de Jéhova, ni à l'Eglise de la Scientologie, ni même aux Rosécruciens ou aux Evangélistes. Et de menacer de procès ceux qui oseraient nous mettre dans le même sac.

Hier, nous étions mis à l'index, traînés dans la boue et pourtant notre mouvement se développait et nous avions des réunions en expansion. Les associations étaient un joyeux bordel et personne ne savait vraiment comment gérer tout ça. Alors on improvisait, on s'improvisait et on faisait de notre mieux.

Aujourd'hui, nous n'avons jamais été aussi protégés des institutions et des médias qui se désintéressent de nous. Et jamais nous n'avons été aussi susceptibles et rigides. Les réunions sont faméliques, difficiles et les rares qui fonctionnent encore selon le mode ancien prospèrent. Le reste vieillit et continue de prétendre que tout va bien dans le meilleur des mondes.

Peut-être devrions-nous donner cent jours à ceux qui nous dirigent pour faire leurs preuves et savoir si la direction de ce mouvement, qui est le nôtre, est une expérience concluante ou pas...

06:55

Se dresser seul

La rhétorique de Soka Gakkai est, hélas, pleine de phrases toutes faites, de mots valises et de pseudo-devises qui sonnent comme des slogans, évoquent un imaginaire héroïque et impliqué, que ceux et celles qui ont connu l'époque Maoïste reconnaissent aisément. L'une d'elle est : se dresser seul. Ce slogan invite chaque pratiquant à ne pas attendre d'aide de l'extérieur et à prendre sur ses épaules la responsabilité de transformer sa propre vie et pendant qu'il (ou elle) y est la responsabilité de diffuser largement les enseignements Soka au plus grand nombre. L'argument est simple : nous sommes tous, individuellement, responsables tant de nos vies que de celles des autres.

Le problème des slogans comme celui-ci c'est l'à propos de son usage. Pour le dire simplement : à quel moment encourage-t-on quelqu'un à se dresser seul ?

D'après mon expérience personnelle du bouddhisme, on encourage les gens à se dresser seuls lorsqu'ils démontrent un réel désir d'accomplissement personnel au travers d'une recherche spirituelle ou philosophique. Ce qui signifie que l'on est en présence de quelqu'un de mature, voire adulte dans tous les sens du terme, capable de recevoir un tel encouragement. Il ou elle saura en faire usage car capable de l'intégrer dans une démarche acquise, travaillée, voulue. Celui ou celle qui se dresse seul est alors capable de voir l'impact de cette posture psychologique sur sa propre démarche de vie, sur le chemin qu'il ou elle a choisit pour mener son existence en ce monde.

Toujours d'après mon expérience personnelle, se dresser seul est un slogan improductif et inutile pour quelqu'un qui est en détresse, physique ou morale. Les difficultés et les obstacles à surmonter ont cette propriété d'obscurcir l'avenir d'un individu et de le plonger dans un état de souffrance et de désespoir plus ou moins profond. Dans un tel état, l'impératif de se dresser seul devient une charge, une pression, supplémentaires qui ne font qu'alourdir le navire qui prend l'eau. Se dresser seul devient alors une injonction paradoxale, irrationnelle, à la limite du sacrifice ou du martyr, nous reléguant à des croyances précédentes et différentes de l'enseignement essentiel du bouddhisme.

Le bouddha, ou plutôt l'éveillé(e), est un individu adulte, responsable et conscient de sa responsabilité personnelle dans l'ensemble des événements de son existence. Il ou elle comprend également l'impact de son action sur la vie des autres. Cette prise de conscience s'accompagne d'une réelle compréhension de l'impossibilité de contrôler les événements auxquels l'individu est confronté. Il ne reste plus alors qu'à ajuster son attitude en fonction de ce qui survient et en maintenant au mieux le cap de sa propre existence à la manière d'un capitaine de navire balloté par les flots. L'éveillé(e) est l'individu qui considère à chaque instant qu'il ou elle se dresse seul, rencontrant les autres éveillé(e)s dans la même disposition d'esprit. Ensembles, ils et elles sont capables de soulager la souffrance de ceux et de celles qui n'ont pas encore adopter cette gymnastique intérieure.

La période des fêtes est propice aux suicides et aux désespoirs de toutes sortes. Cette organisation presque mondiale de congrégations et de réunions amicales ou familiales amplifie également la solitude de ceux et de celles qui n'ont ni la capacité ni la perspective de se dresser seul(e)s. C'est pour cette raison que le taux de suicides grimpe, tous territoires confondus, à cette époque de l'année.

Dans l'adversité, nous ne sommes pas tous égaux, et quels que soient les disciplines auxquelles nous faisons appel pour soutenir nos vies, aucun de nous n'échappe à des moments d'intense souffrance ou de désespoir irréductible. C'est à ce moment-là qu'il faut oublier les slogans et les phrases toutes faites pour revenir à des attitudes concrètes de bienveillance. L'hospitalité, la tendresse, la générosité, l'ouverture et l'écoute sont les attitudes attendues par ceux et celles qui ne peuvent, ni ne veulent se dresser seul(e)s. Dans ces moments-là c'est l'amour, la sympathie, l'affection et l'estime qui deviennent les dons du bouddha, ses enseignements, son action.

Le bouddhisme n'est pas une philosophie froide, chirurgicale, pontifiante ou doctrinaire. Ses enseignements sont d'abord et toujours le soulagement du désespoir et de la souffrance. Et ce soulagement n'est pas apporté par la connaissance académique ou le raisonnement logique ou même la croyance dogmatique. Le bouddha soulage les individus par sa capacité à protéger, à aimer et à permettre l'édification des individus. Ces trois vertus de souverain, de parent et de maître n'ont rien d'une condescendance charitable ou d'une hiérarchie pragmatique. Le bouddha est comme sœur Emmanuelle. Il aime les gens, alors il les tutoient. En ce sens, les bouddhas ne connaissent que la proximité avec tous les êtres humains, des plus beaux aux plus laids, des plus aimables au plus détestables, des meilleurs aux plus méprisables.

Très tôt, j'ai appris à me dresser seul, non contre les autres, mais simplement par moi-même. Cette année, qui a été éprouvante tant du point de vue physique que du point de vue psychique, m'a encore appris qui étaient les gens qui m'aimaient et me protégeaient. J'ai également pris conscience que ceux et celles qui disent nous aimer, nous apprécier, nous aider peuvent devenir les plus laids, les plus détestables et les plus méprisables des êtres. Il me faut apprendre à les aimer aussi, à continuer de les protéger et à leurs permettre de devenir meilleurs. C'est aussi cela se dresser seul.

Bonne année à tous.

06:59

La nostalgie d'une époque révolutionnaire

Je l'ai déjà dit dans cette colonne, j'ai rencontré le bouddhisme il y a plus de vingt ans. C'est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup pour les nouveaux venus qui découvrent à peine la récitation de Daimoku et espèrent recevoir un Gohonzon, peu pour les aînés qui ont résisté aux remous des années soixante, aux délires des années soixante dix, aux corporatismes des années quatre-vingt et aux conflits internes des années quatre-vingt dix.

On arrive presque au bout de la première décennie du premier siècle d'un nouveau millénaire chrétien, et je me demande bien comment on va qualifié cette décennie-ci. La décennie du culte de la personnalité ? La décennie de la dérive institutionnelle ? La décennie de la peur et de l'intégrisme religieux ? Cette dernière appellation semble bien correspondre à la réalité générale des spiritualités dans le monde et dans l'époque. Car de manière pacifiquement hypocrite ou de façon ouvertement violente, les religions sont sur le sentier de la guerre, rivalisant pour se tailler une place de choix sur la scène médiatique mondiale.

Depuis mon perchoir humide du Valois, en Picardie, je me demande bien comment on en est arrivé là. A mes débuts, les choses étaient bien différentes et le discours ambiant était celui d'une authentique révolution de velours. La révolution humaine avait un sens : celui de permettre à chacun de prendre en main sa vie et de changer la société. 25 ans plus tard, la première partie du discours est toujours valable mais la seconde est inexistante ou invisible.

La réforme individuelle, portée par une discours ambiant de développement personnel et d'auto-psychanalyse (comme une forme d'automédication), s'est appropriée le bouddhisme de la Soka Gakkai qui est ainsi perçu comme une technique. On pratique pour transformer sa vie, c'est-à-dire obtenir du confort, de l'amour et de la reconnaissance sociale. On pratique pour changer son karma, ce qui se traduit par corriger les attitudes non-conformes et contre-productives qui nous empêchent de gagner le bonheur. On pratique pour être libre, ou plus simplement énoncé pour ne plus s'encombrer de scrupules, de culpabilité, de remords ou de regrets. En soi et à un niveau purement individuel, c'est une révolution.

Mais cette révolution apporte-t-elle un changement notable et déterminant dans la société ? Nos révolutions personnelles engendrent-elles une révolution sociale ?

Non.

Si au Japon, socle du mouvement de Kosen-rufu dnas le monde, la Soka Gakkai a vu une extraordinaire renaissance de la société japonaise et de sa population depuis la capitulation jusqu'à la fin des années soixante-dix, elle a été témoin d'une longue et inexorable stagnation puis désagrégation dans les années quatre-vingt dix et après. Cette stagnation s'est déroulée symétriquement au tassement du nombre de pratiquants au Japon et à un net ralentissement du renouvellement des générations.

A la fin des années quatre-vingt en France, la Soka Gakkai avait du mal à se distinguer de l'ordre monastique, Nichiren Shoshu. Puis dès le début des années quatre-vingt dix ce fut le schisme et l'expulsion de la majorité par une caste de moines rétrogrades et corrompus. Entre 1986 et 1991, j'ai donc connu une période de révolution tant personnelle que sociale.

C'était l'époque de la cohabitation, le deuxième septennat Mitterand, une ère de communication et la montée en puissance de la finance. Les classes ouvrières s'opposaient aux classes moyennes embourgeoisées et le patronat tentait par tous les moyens de réduire l'opposition syndicale dans les entreprises. C'était aussi la grande époque des premières délocalisations, la concentration des grandes industries françaises et internationales, les prémices de la globalisation. Enfin c'était l'époque de la chute du Mur, de la désintégration de l'URSS, de la fin de la Guerre froide.

Dans un tel contexte d'explosion politique et sociale au niveau international, le discours à la fois éthique et discrètement politique de la Soka Gakkai, essentiellement porté par Daisaku Ikeda, mais aussi par une classe dirigeante au sein de l'organisation, avait quelque chose de neuf, de résolument contemporain et proposait des pistes de réflexion et d'action pour vivre dans un monde débarrassé de la confrontation permanente entre capitalisme et communisme. Et en plus, cela se déroulait, au niveau local (c'est-à-dire chez nous) d'une manière associative et dynamique, où les volontaires étaient nombreux, les bénévoles sincères et l'enthousiasme spontané.

C'était l'époque étonnante et chaleureuse des activités et des échanges aux deux niveaux de soi et de la société dans laquelle on vivait. Les propos étaient ouverts, les discours visionnaires et l'ensemble de la culture Soka était en phase avec l'actualité et le réel tant au niveau international que personnel et quotidien. Les moyens étaient frustres, maigres et parfois même inexistants mais l'on savait s'organiser, faire avec rien et produire et l'événement et l'encouragement. Le centre de Sceaux était ce qu'il était et on faisait avec. Et si l'on avait une ou deux heures à tuer, on pouvait donner un coup de main aux espaces verts, passer une couche de peinture, déménager quelques meubles devenus obsolètes.

Chacun dans son chapitre, nous avions une vie de quartier intense. Ce que les aînés n'organisaient pas, les jeunes le faisaient. Il ne se passait pas une semaine sans une activité, voire deux. Et si cela était plus fréquent en Ile-de-France, certaines régions n'étaient pas en reste et démontraient une vivacité incroyable. La révolution était en marche et les membres de la Soka Gakkai n'étaient pas seulement des personnages de fiction d'un autre âge, les Boddhisattvas sortis de la Terre, mais surtout des militants, des activistes, des participants, des animateurs et des animatrices... Ils étaient des gens.

La souffrance, les troubles, les difficultés étaient autant qu'aujourd'hui. Mais la période n'était pas aux pages larmoyantes de Pyschologies, ni aux extases éthérées du Monde des religions, et encore moins aux émissions de commisération collective qui criblent la programmation du service public. C'était le temps des crises, du travail difficile, des salaires au lance-pierre et des plans sociaux. C'était le temps des Noëls de grève sous la neige. Les gens pratiquaient ensemble souvent, en voisins. Il ne s'agissait pas de se donner des directives, mais d'être ensemble, tout simplement.

J'adorais ce temps-là.

Et même si dans les années quatre-vingt dix, j'ai vu un virage s'amorcer, j'ai continué à militer pour une Soka Gakkai sociale, proche des gens, syndicale à l'anglaise, chaleureuse comme on s'est l'être dans le Nord... bref solidaire et ouverte. Puis à mesure que la décennie quatre-vingt dix s'est écoulée, j'ai vu tout cela disparaître peu à peu, remplacé par une volonté de confort, d'être apprécié, d'avoir de la reconnaissance. L'inverse de ce le deuxième président de la Soka Gakkai avait enseigné à ses disciples.

Le centre de Sceaux est devenu une maison grise, marbré, cerclée d'aluminium et proposant d'aller voir un Gohonzon sous verre, comme s'il était la Joconde. Les activités de quartier se sont lentement éteintes pour ne devenir aujourd'hui qu'une simple réunion de lecture du sujet imposé, énième cours du Sensei, rabâché et ruminé. Les jeunes d'hier sont devenu les vieux d'aujourd'hui. Et les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas sortis de terre faute d'ouverture, de renouvellement du discours, de regard lucide sur les changements de notre temps.

A l'image de toutes les grandes révolutions de la planète : Cuba, Viet-nam, Chine, Amérique du Sud, Italie... Tout a été laminé lentement mais sûrement par le costume-cravatte, la poignée de main vigoureuse, le sourire de circonstance et le discours consensuel et convenu. Les regards qui hier scrutaient les avenirs possibles, sont tous tournés aujourd'hui vers une image factice du père, de l'homme idéal, du maître à penser, du guide... portée péniblement par un vieil homme fatigué, le regard inquiet et flétri par une image vidéo moche et indigne.

Que reste-t-il du temps de la révolution ? Quelques bribes ça et là... Quelques irréductibles profondément attachés à une tradition qu'ils et elles pensent encore vivante. Mais de mouvement, c'est l'arrêt complet, la pose figée, telle les statues qui ornent les entrées de bâtiments à Shinanomachi, QG de la Soka Gakkai Internationale.

Faut-il s'insurger ? Protester comme l'on fait les jeunes hommes en colère en 1973 dans le bureau même de Daisaku Ikeda ? Ou est-ce déjà trop tard, car faute d'une jeunesse engagée à défaut d'être sage, dynamique à défaut d'être forte, enthousiaste à défaut d'être savante, nous ne pourrons pas aller bien loin. L'époque est aux révolutions et aux combats d'idées. Et selon que nous sommes capables, chacun individuellement, de produire du changement radical dans notre environnement immédiat, l'avenir sera sur les rails du progrès, ou bien sur ceux de la destruction. Car pendant que nous ne faisons rien d'autre que nous regarder le nombril et pleurer sur nos misères, d'autres moins scrupuleux, nous préparent un avenir glauque, sombre et sans espoir.

Où que vous soyez, il est temps de sortir de l'ombre, de cesser de vous apitoyer sur votre sort ou votre apparente impuissance. Il est temps de permettre cette révolution attendue par chacun et par tous.

15:39

L'effet papillon

« ... qui librement reçoit et emploie toute chose. »

Une définition simple de l'éveil, ou plutôt de la disposition intérieure dans laquelle se trouve celui ou celle qui s'éveille. Mais comment savoir que je suis dans cette disposition ? Comment savoir si je suis libre, si je reçois librement les événements et si je les emploie librement pour parvenir à une solution heureuse ? La liberté, c'est tellement subjectif. La liberté, c'est si impossible à définir. Alors que faire ? Prier sans réfléchir ? La ritournelle cent fois entendue : faire confiance ? Impossible aussi, car si la liberté est un concept difficile à capter, il y a au moins une chose que chacun sait : la liberté ne peut s'exercer que si l'on est conscient de ce que l'on fait, de notre responsabilité et donc de notre connaissance de ce que nous sommes en train de faire.

Mais peut-être que tout cela est beaucoup plus simple qu'il n'y paraît. Recevoir librement c'est accepter, reconnaître, admettre. Souvent, nous faisons l'inverse. Un événement inattendu ou indésirable survient et nous le combattons, nous le refusons, nous le contestons. Alors que la sagesse nous invite à l'accepter, à le reconnaître comme réel et comme vrai, à l'admettre comme la réalité du moment. Il ne s'agit ni de s'y soumettre, ni de s'en faire une fatalité et encore moins de s'y résigner. D'où la seconde partie de la phrase : employer librement.

L'événement n'est pas limité à la vision négative que nous en avons (pas plus qu'à la vision positive). Une bouteille d'excellent vin n'est pas une cuite probable, pas plus qu'elle n'est la promesse d'un bon moment. Un sourire dans le bus n'est pas une marque de séduction pas plus qu'il n'est une esquive polie. Cela signifie que nous ne savons pas à l'avance l'issue et qu'il nous reste un choix. C'est cela employer librement. Nous pouvons emprunter l'une ou l'autre des routes et même aller de l'une à l'autre librement.

Recevoir et employer librement ne signifie pas pour autant papillonner au gré des humeurs et des nouveautés. Car ce serait croire que le vol et l'activité du papillon ne sont rien d'autre qu'un jeu futile et dénué de sens. Le papillon, qui bien souvent n'a qu'une ou deux journées à vivre, a lui aussi une part dans le concert des activités innombrables et infinies de notre environnement. Au cours de son unique jour, il réalisera certainement plus de choses que bien des hommes au cours de toute leur vie. Il serait donc sage de le considérer comme une illustration parfaite de ce principe de librement recevoir et employer toute chose.

Léger, apparemment libre de la pesanteur et de l'attraction, il parcourt l'étendue du jardin, butinant et permettant aux fleurs de se féconder les unes les autres. Sa relation au monde est productive et discrète, cachée derrière les gestes les plus simples, les situations les plus triviales. Il reçoit la réalité de sa courte existence sans pression écrasante et progresse au long de son jour de manière libre et amusante. Symbole éphémère d'un bonheur rare et insaisissable, jamais papillon dans un jardin ne suscite haine, violence, répulsion ou angoisse.

[Credit photo : Feuillu/Flikr sous licence CC]

03:05

L'instant périodique d'énervement

Il y a un moment dans le mois où survient l'instant périodique d'énervement. C'est un moment unique, toujours provoqué par le même facteur extérieur, entraînant toujours la même cause inhérente, ayant toujours pour conséquence le même effet manifeste. Cet instant, c'est l'arrivée de Troisième Civilisation dans ma boîte aux lettres.

Troisième Civilisation, c'est le mensuel édité par l'ACEP (dont l'acronyme est à elle-seule énervante) pour le compte du mouvement Soka en France (et par extension dans beaucoup d'autres pays francophones). Pionnier de la diffusion du bouddhisme par voie de presse, Troisième Civilisation existe depuis maintenant plus de trente ans. Il remplaçait une petite revue assez terne mais très informative baptisée d'un titre évocateur : L'Avenir. Dès son origine, Troisième Civilisation avait pour vocation de vulgariser le bouddhisme de Nichiren et de le mettre à la portée du monde quotidien sous la forme d'un magazine moderne, accessible, simple et bon marché. Il suivait en tous points la volonté de la SGI et de son président de sortir le bouddhisme du carcan monastique et paroissial pour lui permettre une adéquation avec la modernité du monde occidental contemporain.

Troisième Civilisation était une référence à une allocution de Daisaku Ikeda dans laquelle il faisait appel à l'émergence d'une troisième civilisation, succédant à celle de l'idéalisme et à celle du matérialisme et intégrant ces deux tendances dans une démarche humaniste et globalisée. L'époque n'était pas à la mondialisation, mais à la guerre froide. Le monde était enlisé dans les conflits, les famines, les décalages entre Nord et Sud, Est et Ouest. Pourtant, Daisaku Ikeda ne cessait de donner de la voix pour faire entendre son message et celui de nombreux autres intellectuels qui entrevoyaient déjà les transformations actuelles. Enfin Troisième Civilisation avait pour sous-titre : pour l'éducation, la culture et la paix. En soi, le projet était noble et le message fort, même si les moyens étaient maigres et l'exposition réduite.

Au cours de ces trente ans, le magazine a subit nombre de moutures, de changements intérieurs et extérieurs. C'est la vie des publications, semblables à ceux et celles qui les font et les défont. Mais passant d'un trait sur cette longue et extraordinaire histoire qui a permis à des milliers de gens de connaître le bouddhisme, à des milliers d'autres d'être encouragés dans la foi aux confins de la francophonie, et à des dizaines de pratiquants de s'impliquer dans une aventure humaine qui dépassait largement leurs intérêts propres ou leurs désirs secrets de reconnaissance sociale. Troisième Civilisation était devenu si familier, si proche de nous que son titre avait été changé pour 3eme Civ' tant le concept était intégré.
Et aujourd'hui ? Alors que le mouvement Soka a subit une refonte complète, les publications ont bénéficié d'une manne financière providentielle, issue de la fusion de toutes les entités à vocation mercantile du mouvement (publications, boutique, articles religieux, séminaires, etc.). Ainsi, le journal a bénéficié d'un achat de matériel sans précédent et du recrutement de plusieurs collaborateurs professionnels. Toutes ces transformations avaient été longtemps attendues et s'avéraient nécessaires depuis de longues années. Ainsi Troisième Civilisation est passé du stade de magazine collectif et bénévole au rang de support de presse professionnel. Dans ces conditions, on aurait été en droit d'attendre un surcroit de qualité, une augmentation du contenu en volume et en diversité, une montée en gamme du magazine pour rejoindre des équivalents distribués en kiosques comme les Nouvelles Clés, ou les Tricycle...

Et bien non. 36 pages qui sont passés de bichromie en quadrichromie, entendez que le noir et blanc garni d'une couleur unie décorative a été supplanté par de la couleur souvent incontrôlée qui parfois met en relief les défauts plutôt que de rendre l'ensemble plus agréable. Le prix est resté inchangé... ou presque. Et le reste ?
3eme Civ', un peu trop familier, est redevenu Troisième civilisation. Le sous-titre a disparu et le sens même du titre est devenu assez nébuleux, décalé par rapport aux nouvelles réalités, à la diversité du monde, au multi-culturalisme, à la globalisation, à l'émergence des réseaux et des communautés transversales... L'objectif de pédagogie, de culture et de paix s'est largement atténué et ne semble plus faire sens à l'intérieur des articles qui sont essentiellement phagocytés par des cours de M. Ikeda, les idées de M. Ikeda, les citations de M. Ikeda, les actions et les distinctions de M. Ikeda. Restent quelques places pour des papiers apparemment culturels ou de portée générale qui n'ont pas toujours de rapport avec le bouddhisme, ni même avec l'esprit de fusion entre le sacré et le quotidien (jap. obutsu myogo). Ils peuvent servir de divertissement entre deux tranches de « senseïmania » et permettent pour l'instant au magazine de conserver son statut de publication périodique et de bénéficier de tarifs préférentiels pour l'envoi postal.
Que s'est-il passé ? Ou plutôt où est passé Troisième Civilisation ? En ouvrant le dernier numéro, je sens monter l'instant périodique d'énervement. Je survole la prose copiée de l'éditorial et de la page du consistoire. La « senseïmania » commence dès l'entrée en matière. Puis c'est le festival : cours de gosho, étude mensuelle... puis une expérience française (miracle !)... puis hop on y retourne... Je passe les pages au pas de charge en soufflant comme un cheval impatient et j'arrive à la dernière de couverture qui fait la pub d'une énième publication d'un entretien Ikeda-Toynbee datant des années soixante ! C'est en est trop. Les photos pleine page du couple de pratiquants parfaits (elle+lui+le petit), genre publication des témoins de Jéhova, tranchent avec la vie de Nichiren en feuilleton, illustré par des gens que j'aime bien mais que je préférerais voir illustrer des vrais histoires pour enfants et non du readers' digest de pacotille.
Je ferme. Je regarde une dernière fois la couverture. Une silhouette en posture étrange face au coucher/lever du soleil. On se croirait devant une bouquin new-age de Carlos Castaneda ou un journal de développement personnel à base de médecines douces et de magnétisme. Ça ferait très bien sur un stand au salon de l'occulte et du paranormal.

Soit ce canard ne s'adresse pas à moi, et il est normal que je ne m'y reconnaisse pas du tout. Soit ce canard a gagné en moyens ce qu'il a perdu en âme, et il est normal que je ne m'y reconnaisse pas du tout non plus. Mais que faire quand on ne se reconnaît pas dans une publication que l'on avait l'habitude d'apprécier, même de façon mitigée ? Que faire quand l'arrivée du magazine provoque cet instant périodique d'énervement ? Ecrire ? Pour quoi faire ? La rédaction n'a pas le courage, ni la décence de répondre à des lecteurs chevronnés. Alors ?
Prier... et éventuellement résilier l'abonnement. Car les journaux sont comme les gens qui les font. Un beau jour, ils meurent. Il ne reste alors que les archives pour se rappeler de leur souvenir.

08:39

La foi en vacance

Pratiquer le bouddhisme en dehors du cadre rigide de la discipline monastique pose un certain nombre de problèmes typiquement humains. Notre tendance à l'inertie rend les exercices spirituels et les rituels beaucoup plus ardus qu'il n'y paraît. Quand par dessus cela, il faut également être pro-actif dans les activités de congrégation, là c'est mission impossible.
En France et dans la plupart des pays, la Soka Gakkai repose intégralement sur la capacité sociale des individus qui pratiquent les enseignements qu'elle diffuse. Dans les contrées encore fortement agraires, de sociétés très soudées par des parentées et des liens tribaux, le bouddhisme trouve en général un terreau fertile pour se développer. Dans les sociétés anonymes, de type occidentales, où l'individualisme outrancier en a fini avec le lien social, c'est beaucoup plus dur. On pourrait penser le contraire à cause de la permissivité apparente des occidentaux et de l'ostracisme inhérent aux sociétés de ce qui fut autrefois le Tiers-monde. Mais il n'en est rien.
C'est en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud où la Soka Gakkai voit des développements de grande échelle. Et c'est en Europe et aux Etats-unis que l'on rame pour faire passer le message et pour reconstruire des communautés spirituelles. L'individualisme libéral y est pour une part. Mais la véritable plaie de la spiritualité en Occident, c'est l'incapacité des individus à se prendre en main et à mener un projet jusqu'à son terme. Le confort, même précaire, est largement suffisant chez nous pour que l'on n'aie pas à se préoccuper de trop en cas de coup dur ou bien dans les périodes de stagnation.
Mais le problème ne s'arrête pas là. L'inertie de nos pays, soi-disants évolués, est telle que nous ne nous apercevons de rien, que notre horizon est bouché, tant nous sommes divertis par une légion de menus détails comme le téléphone, la télé, les jeux de toutes sortes, les drogues de toutes sortes, les usages futiles et inutiles, et la consommation délirante dans son ensemble. Tout ce flux incessant vient nous retirer le peu de force vitale que nous sommes capable de mobiliser pour nous lever le matin et nous laisse paralysés sur des chemins de traverse qui ne débouchent que sur la violence, la bêtise et davantage de consommation.
C'est pour lutter contre cette inertie, cette forme insidieuse et subtile de corruption de l'esprit, que le moine du 13e siècle, Nichiren, a diffusé sa pratique liturgique et ses enseignements. Il ne les a pas sortis de la cuisse de Jupiter (qu'il ne connaissait sans doute pas) et les a synthétisés de la tradition bouddhique dont il était issu et dont nombre de moines japonais avant lui s'étaient improvisés les conservateurs.
Cette pratique bouddhique ne s'inscrit pas dans la stricte voie monastique. Son fondateur, Nichiren toujours, ne l'avait pas conçue comme une école distincte et concurrente des autres écoles de son époque, mais plutôt comme un mouvement populaire et informel. Ce sont ses héritiers (des moines) qui instituèrent les différentes et divergentes écoles qui existent aujourd'hui. Chasser le naturel, et il revient au galop.
En tant que pratique (et là je parle de ce que les grecs appellent la praxis), le bouddhisme de Nichiren est très différent des bouddhismes monastiques. Il s'inscrit dans le quotidien, se développe dans le monde du travail, dans la famille, dans les relations sociales et fait partie de l'existence humaine comme une composante naturelle indistincte, comme l'hygiène, l'alimentation ou la culture. Et c'est ainsi qu'il a été compris au début du vingtième siècle par nombre d'intellectuels japonais.
C'est, à mon avis, sur cette simplicité que les fondateurs de la Soka Gakkai se sont appuyés en démarrant le mouvement Soka. Il a pris au fil, des périodes et des dirigeants, des styles différents, mais il a conservé jusqu'à aujourd'hui une certaine cohérence avec le message originel de Nichiren, fondateur de la doctrine : un mouvement populaire et informel qui s'inscrit dans le quotidien de monsieur et madame tout-le-monde.
Il n'en demeure pas moins difficile à pratiquer dans ce même quotidien. Parfois même, il peut apparaître comme plus complexe à mettre en œuvre que de s'ordonner bonze. Car la discipline monastique a ceci de plus simple : on quitte tout et en s'extrayant du monde on ne se consacre plus qu'à une seule chose la recherche de l'illumination. Je ne vais pas essayer de démonter ce concept, mais il est certain que c'est au moins aussi simple que de quitter la vie séculière pour entrer au monastère ou au couvent.
Alors au quotidien, pratiquer le bouddhisme de Nichiren c'est pas simple. Surtout si l'on atterrit dans une campagne à faible densité de population (et par extension à faible densité de pratiquants). Sans contacts autres que ceux que l'on suscite, où les rares bribes d'informations que l'on glane à droite et à gauche, il devient très difficile de maintenir le cap et surtout d'alimenter la foi. A moins d'avoir une longue expérience et un gros bagage culturel spécifique au bouddhisme, il est alors très facile de verser dans le fossé de l'inertie et de dériver plus ou moins vite. Je comprends les nombreux pratiquants qui ayant quitté la capitale, ou bien des villes très actives, ont vu leur pratique décliner et parfois même disparaître.
Relié au mouvement Soka mondial de nombreuses façons et surtout au travers d'une forte activité de blog et de discussions sur des listes de diffusion et des groupes de Facebook, je poursuis ma pratique avec un grand sentiment d'isolement régional. Et bien que je conserve de nombreux liens avec des pratiquants de l'Ile de France où j'ai milité ces vingt dernières années, je regrette l'inertie que je suis forcé de constater dans la région où j'habite. Il est courant d'invoquer les distances, le manque de temps et la difficulté à accorder les emplois du temps... Mais à la lumière d'une pratique bouddhique qui a pour but central d'augmenter la force vitale de l'individu, toutes ces raisons sont seulement le reflet de l'inertie très puissante qui règne.
La capitale n'est pas exempte de l'inertie, et bien souvent les gesticulations et les empressements s'appellent activités, mais n'en sont pas. Mais cette interminable succession de réunions diverses et variées donne l'illusion d'une action dans le monde de la foi, dans le mouvement Soka. Et dès que tout cela s'arrête, alors ce qui alimentait la pratique s'éteint et fini par s'étioler.
L'éloignement (de la ville et entre les gens) a cette capacité de révélation. Il révèle la vacuité et l'inconsistance dans les intentions et les attitudes. Il révèle aussi la faiblesse des discours et des phrases toutes faites. Une fois le bruit disparu, que reste-t-il du mouvement Soka à la française. Pas grand chose. Et il faut tous les efforts d'une poignée de pionniers pour maintenir à bout de forces et de bras un réseau fragile et facile à rompre.
Vu d'ici, de Senlis, en Picardie, le mouvement Soka est un concept séduisant et abstrait. La réalité est très différente des longs et édifiants passages de la Nouvelle Révolution Humaine, très différente des proses insipides des publications et complètement différents des envolées lyriques des Discours et entretiens de Daisaku Ikeda. Car l'éloignement fonctionne aussi dans ce sens-là, de là-bas où les choses se décident, se formalisent, se commandent.
Alors que faire ? Comment changer ce qui semble immuable ?
J'ai la conviction que cela passe par redécouvrir sa propre capacité à diffuser le bouddhisme et à initier les autres à sa pratique. Mais peut-on encore utiliser les arguments de Nichiren : faire la démonstration de nos erreurs actuelles, invoquer les catastrophes desquelles nous sommes l'origine, expliquer la perversité de nos croyances dans le capitalisme, dans l'argent roi, dans l'idéologie, dans l'illusion...
Non, il faudra changer de disque. La recette est repoussante. Personne ne veut de cette soupe, pas même les millénaristes chevronnés qui préfèrent aller chercher le salut auprès des Témoins ou des Evangélistes. Il faut trouver une nouvelle approche. Sortir de « l'orbite du bonheur », du positivisme de pacotille et surtout des promesses invérifiables et intenables. Et surtout, il faut quelque chose qui parle aux plus jeunes.
La foi est en vacance en France. L'espoir s'amenuise au gré des licenciements, des lois répressives et de l'accumulation des calamités et des désastres dont on soupçonne que nous y sommes pour quelque chose. Mais les jeunes, fraichement débarqués sur la planète Terre, sont en droit de demander pourquoi c'est à eux et elles de payer pour nos conneries ? Ils et elles sot en droit d'exiger qu'on arrête de saccager le monde qu'ils et elles habiteront quand nous seront de la poussière. Et pour combler la vacance, ni les slogans politiques, ni les messages religieux ne seront de taille à offrir un avenir concret et véritable aux prochaines générations.
Il va donc falloir retourner à l'école de la vie et trouver de nouvelles pistes et forger un cadre pour pratiquer le bouddhisme en dehors des règles monastiques et des institutions ecclésiastiques. Relire Nichiren pour comprendre sa démarche, puis réussir à la transposer à notre temps, à notre décor, à notre culture. La réponse n'est pas venue du Japon, trop empêtré dans sa propre culture syncrétique, capable de tout avaler mais peinant à produire du neuf. La réponse, c'est à nous de la fabriquer et nous manquons de temps... N'en déplaise à ceux et à celles qui continuent de mettre la tête dans le sable : cela fait plus de 40 ans que le bouddhisme de Nichiren s'est invité en France. A ce jour, nous n'avons toujours pas de discours...