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06:02

L'ombre suit le corps

Les premiers chiffres commencent à tomber et à faire état des retombées du séisme spectaculaire et meurtrier qui a ébranlé le Japon il y a quelques jours. L'ampleur est immense, désastreuse, terrible en termes de pertes humaines et colossale en termes de dégâts matériels. Viennent s'ajouter à cela la redoutable explosion qui a soufflé le plafond du réacteur n°2 de la centrale de Fukushima et la menace qui pèse sur le réacteur n°1. Le bilan provisoire est très lourd. Les répercussions sont encore à venir et il est probable que nous ne saurons les véritables conséquences qu'au bout de plusieurs semaines, voire plusieurs mois. La presse française titrait ce matin "la plus grave crise depuis 1945". Cela apparaît comme un euphémisme.

Du point de vue des enseignements de Nichiren, les catastrophes et les calamités sont le résultat conjoint de la perversion des enseignements bouddhiques et de la prolifération de cultes contre nature. A l'époque féodale de Nichiren, le bouddhisme du sûtra du Lotus était confidentiel, minoritaire et totalement inconnu du public. Nichiren ne disposait d'aucun moyen de communication comparable à nos médias multiples et instantanés. Pourtant cela ne l'a pas empêché de publier (c'est-à-dire d'envoyer aux personnalités influentes de son temps) un traité radical pour démontrer que la méconnaissance du bouddhisme conduisait invariablement à l'irruption des trois calamités et sept désastres.

Pour faire court, le non-respect des enseignements bouddhiques entraîne une série de catastrophes qui se déclarent les unes à la suite des autres. Les désastres sont le résultat d'un mépris pour l'environnement, les calamités le résultat d'un mépris pour les sociétés humaines. Les calamités et les désastres sont très documentés et décrits par Nichiren dans son traité Sur la pacification du pays par l'établissement de la loi correcte (jap. Rissho Ankoku Ron). De même que les cataclysmes s'abattent (et s'abattront) comme démonstrations de l'ignorance et du mépris dont peuvent faire preuve les individus, les conditions favorables et les environnements protégés sont le résultat de l'éveil à l'environnement et du respect des autres et de l'écosystème.

C'est en se fondant sur ce principe de Rissho Ankoku (Pacification du pays par la diffusion large des enseignements "corrects" du bouddhisme) que la Soka Gakkai a développé un discours environnemental et une politique engagée contre le nucléaire et contre les déprédations perpétrées contre la planète. C'est aussi sur la base d'une large propagation de ses enseignements (fondés essentiellement sur ceux de Nichiren) que la Soka Gakkai porte la promesse d'une vie meilleure, d'une société de valeur et de valeurs, d'un environnement humain et naturel plus sûr, plus riche, plus humain. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ce message et ses valeurs ont permis de rassembler des populations entières frappées durement par toutes les atrocités du conflit et de ses répercussions. Le développement florissant de SGI, au Japon comme ailleurs, s'est fait symétriquement à l'essor industriel et économique mondial des Trente glorieuses. On trouvait alors une magnifique illustration à la fois locale et mondiale du principe de Rissho Ankoku.

Mais ce développement a trouvé ses limites avec les multiples crises financières des années 90, puis avec les répétitions systémiques du capitalisme du désastre (terme développé par Naomi Klein, entre autres). Le Japon fut historiquement parmi les premiers pays à souffrir de ses crises financières et en quelque sorte le laboratoire d'incubation d'une stratégie de la crise adoptée par toutes les forces de spéculation boursière de la planète. Finalement, par un modernisation de ses articulations et de sa terminologie, les Trois calamités et les Sept désastres étaient de retour sous la forme de récessions, de crises localisées mais meurtrières, de multiples conflits armés de frontières ou intérieurs, bref d'une prolifération des anti-valeurs (consommation aveugle, conflits prédateurs, irresponsabilité individuelle comme sociale) sources de toutes les catastrophes.

Tout au long des années 90, décennie de crise pour le Japon comme pour le reste du monde occidentalisé, la symétrie entre développement de la SGI et le développement économique mondial s'est réduite jusqu'à ne plus être qu'un simple discours incantatoire vide de substance. Au début du 21e siècle, le développement réel de la SGI en nombre d'adhérents comme en nombre d'actions institutionnelles étaient manifestement stagnant ne connaissant de développement qu'en termes de renouvellement de ses effectifs. Politiquement, le parti Komeito, enlisé dans une coalition stérile avec le PLD, tentait de sortir de l'impasse et de ne pas connaître de retour de bâton électoral. Ses efforts n'ont pas porté de fruits et les élections successives de ces dernières années ont réduit l'influence du petit parti pivot au sein de l'échiquier politique et social japonais.

La pratique du Daimoku et des enseignements de Nichiren sont, selon les termes de la SGI, le gage d'un développement individuel et par extension social orienté vers un monde plus sûr, plus riche, plus respectueux de l'environnement. Le Japon bénéficie d'une pénétration très importante de cette philosophie au sein de la société civile avec une représentation de plusieurs millions de foyers. Cette forte présence, près de 10% de la population japonaise, était jusqu'à il y a quelques jours la promesse d'une progression certaine vers un renouveau de la prospérité individuelle et collective ainsi que d'une forme indicible de protection. Mais le séisme de la semaine dernière marque un coup fatal à ce projet d'envergure. Le Japon, point d'origine de la révolution bouddhiste, est désormais l'épicentre d'une catastrophe aux proportions bibliques. Les images retransmises et les témoignages rendent toute la dimension apocalyptique de cette catastrophe.

Se pose alors une question clé : comment le pays berceau du bouddhisme de Nichiren, centre du mouvement pour la création des valeurs, point d'origine de la SGI, est-il finalement le théâtre du déchaînement des Trois calamités et des Sept désastres sous des formes traditionnelles comme nouvelles ? N'y a-t-il pas ici un paradoxe qui nous renvoie au traité de Nichiren et à une réévaluation des orientations et du discours de la SGI ? Ne sommes-nous pas revenus en vingt ans à la situation que connaissait Nichiren à sa propre époque, une époque de confidentialité du sûtra du Lotus ?

Aujourd'hui le temps n'est pas aux réflexions de fond sur les doctrines d'une association bouddhique. C'est le temps de la solidarité et de la compassion. Devant les menaces terribles qui pèsent sur les deux sites nucléaires de Fukushima (Jap. : l'île de la bonne fortune), nos prières sont déterminantes. Mais une fois passé le chaos, il faudra bien reconsidérer le principe de l'ombre qui suit le corps, et des enseignements de Nichiren qui lui sont associés. Il faudra se poser sérieusement la question de la validité du discours de la SGI ces vingt dernières années et de la capacité de sa doctrine à protéger, enrichir et développer les individus, leurs communautés et leur habitat. A travers cette réflexion de fond, une lecture neuve des enseignements clés de Nichiren s'impose, en dehors des éclairages doctrinaux de telle ou telle école, en dehors des sentiers battus et surtout en dehors des sectarismes divers qui tuent le développement d'une spiritualité propre au 21e siècle.

08:39

La foi en vacance

Pratiquer le bouddhisme en dehors du cadre rigide de la discipline monastique pose un certain nombre de problèmes typiquement humains. Notre tendance à l'inertie rend les exercices spirituels et les rituels beaucoup plus ardus qu'il n'y paraît. Quand par dessus cela, il faut également être pro-actif dans les activités de congrégation, là c'est mission impossible.
En France et dans la plupart des pays, la Soka Gakkai repose intégralement sur la capacité sociale des individus qui pratiquent les enseignements qu'elle diffuse. Dans les contrées encore fortement agraires, de sociétés très soudées par des parentées et des liens tribaux, le bouddhisme trouve en général un terreau fertile pour se développer. Dans les sociétés anonymes, de type occidentales, où l'individualisme outrancier en a fini avec le lien social, c'est beaucoup plus dur. On pourrait penser le contraire à cause de la permissivité apparente des occidentaux et de l'ostracisme inhérent aux sociétés de ce qui fut autrefois le Tiers-monde. Mais il n'en est rien.
C'est en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud où la Soka Gakkai voit des développements de grande échelle. Et c'est en Europe et aux Etats-unis que l'on rame pour faire passer le message et pour reconstruire des communautés spirituelles. L'individualisme libéral y est pour une part. Mais la véritable plaie de la spiritualité en Occident, c'est l'incapacité des individus à se prendre en main et à mener un projet jusqu'à son terme. Le confort, même précaire, est largement suffisant chez nous pour que l'on n'aie pas à se préoccuper de trop en cas de coup dur ou bien dans les périodes de stagnation.
Mais le problème ne s'arrête pas là. L'inertie de nos pays, soi-disants évolués, est telle que nous ne nous apercevons de rien, que notre horizon est bouché, tant nous sommes divertis par une légion de menus détails comme le téléphone, la télé, les jeux de toutes sortes, les drogues de toutes sortes, les usages futiles et inutiles, et la consommation délirante dans son ensemble. Tout ce flux incessant vient nous retirer le peu de force vitale que nous sommes capable de mobiliser pour nous lever le matin et nous laisse paralysés sur des chemins de traverse qui ne débouchent que sur la violence, la bêtise et davantage de consommation.
C'est pour lutter contre cette inertie, cette forme insidieuse et subtile de corruption de l'esprit, que le moine du 13e siècle, Nichiren, a diffusé sa pratique liturgique et ses enseignements. Il ne les a pas sortis de la cuisse de Jupiter (qu'il ne connaissait sans doute pas) et les a synthétisés de la tradition bouddhique dont il était issu et dont nombre de moines japonais avant lui s'étaient improvisés les conservateurs.
Cette pratique bouddhique ne s'inscrit pas dans la stricte voie monastique. Son fondateur, Nichiren toujours, ne l'avait pas conçue comme une école distincte et concurrente des autres écoles de son époque, mais plutôt comme un mouvement populaire et informel. Ce sont ses héritiers (des moines) qui instituèrent les différentes et divergentes écoles qui existent aujourd'hui. Chasser le naturel, et il revient au galop.
En tant que pratique (et là je parle de ce que les grecs appellent la praxis), le bouddhisme de Nichiren est très différent des bouddhismes monastiques. Il s'inscrit dans le quotidien, se développe dans le monde du travail, dans la famille, dans les relations sociales et fait partie de l'existence humaine comme une composante naturelle indistincte, comme l'hygiène, l'alimentation ou la culture. Et c'est ainsi qu'il a été compris au début du vingtième siècle par nombre d'intellectuels japonais.
C'est, à mon avis, sur cette simplicité que les fondateurs de la Soka Gakkai se sont appuyés en démarrant le mouvement Soka. Il a pris au fil, des périodes et des dirigeants, des styles différents, mais il a conservé jusqu'à aujourd'hui une certaine cohérence avec le message originel de Nichiren, fondateur de la doctrine : un mouvement populaire et informel qui s'inscrit dans le quotidien de monsieur et madame tout-le-monde.
Il n'en demeure pas moins difficile à pratiquer dans ce même quotidien. Parfois même, il peut apparaître comme plus complexe à mettre en œuvre que de s'ordonner bonze. Car la discipline monastique a ceci de plus simple : on quitte tout et en s'extrayant du monde on ne se consacre plus qu'à une seule chose la recherche de l'illumination. Je ne vais pas essayer de démonter ce concept, mais il est certain que c'est au moins aussi simple que de quitter la vie séculière pour entrer au monastère ou au couvent.
Alors au quotidien, pratiquer le bouddhisme de Nichiren c'est pas simple. Surtout si l'on atterrit dans une campagne à faible densité de population (et par extension à faible densité de pratiquants). Sans contacts autres que ceux que l'on suscite, où les rares bribes d'informations que l'on glane à droite et à gauche, il devient très difficile de maintenir le cap et surtout d'alimenter la foi. A moins d'avoir une longue expérience et un gros bagage culturel spécifique au bouddhisme, il est alors très facile de verser dans le fossé de l'inertie et de dériver plus ou moins vite. Je comprends les nombreux pratiquants qui ayant quitté la capitale, ou bien des villes très actives, ont vu leur pratique décliner et parfois même disparaître.
Relié au mouvement Soka mondial de nombreuses façons et surtout au travers d'une forte activité de blog et de discussions sur des listes de diffusion et des groupes de Facebook, je poursuis ma pratique avec un grand sentiment d'isolement régional. Et bien que je conserve de nombreux liens avec des pratiquants de l'Ile de France où j'ai milité ces vingt dernières années, je regrette l'inertie que je suis forcé de constater dans la région où j'habite. Il est courant d'invoquer les distances, le manque de temps et la difficulté à accorder les emplois du temps... Mais à la lumière d'une pratique bouddhique qui a pour but central d'augmenter la force vitale de l'individu, toutes ces raisons sont seulement le reflet de l'inertie très puissante qui règne.
La capitale n'est pas exempte de l'inertie, et bien souvent les gesticulations et les empressements s'appellent activités, mais n'en sont pas. Mais cette interminable succession de réunions diverses et variées donne l'illusion d'une action dans le monde de la foi, dans le mouvement Soka. Et dès que tout cela s'arrête, alors ce qui alimentait la pratique s'éteint et fini par s'étioler.
L'éloignement (de la ville et entre les gens) a cette capacité de révélation. Il révèle la vacuité et l'inconsistance dans les intentions et les attitudes. Il révèle aussi la faiblesse des discours et des phrases toutes faites. Une fois le bruit disparu, que reste-t-il du mouvement Soka à la française. Pas grand chose. Et il faut tous les efforts d'une poignée de pionniers pour maintenir à bout de forces et de bras un réseau fragile et facile à rompre.
Vu d'ici, de Senlis, en Picardie, le mouvement Soka est un concept séduisant et abstrait. La réalité est très différente des longs et édifiants passages de la Nouvelle Révolution Humaine, très différente des proses insipides des publications et complètement différents des envolées lyriques des Discours et entretiens de Daisaku Ikeda. Car l'éloignement fonctionne aussi dans ce sens-là, de là-bas où les choses se décident, se formalisent, se commandent.
Alors que faire ? Comment changer ce qui semble immuable ?
J'ai la conviction que cela passe par redécouvrir sa propre capacité à diffuser le bouddhisme et à initier les autres à sa pratique. Mais peut-on encore utiliser les arguments de Nichiren : faire la démonstration de nos erreurs actuelles, invoquer les catastrophes desquelles nous sommes l'origine, expliquer la perversité de nos croyances dans le capitalisme, dans l'argent roi, dans l'idéologie, dans l'illusion...
Non, il faudra changer de disque. La recette est repoussante. Personne ne veut de cette soupe, pas même les millénaristes chevronnés qui préfèrent aller chercher le salut auprès des Témoins ou des Evangélistes. Il faut trouver une nouvelle approche. Sortir de « l'orbite du bonheur », du positivisme de pacotille et surtout des promesses invérifiables et intenables. Et surtout, il faut quelque chose qui parle aux plus jeunes.
La foi est en vacance en France. L'espoir s'amenuise au gré des licenciements, des lois répressives et de l'accumulation des calamités et des désastres dont on soupçonne que nous y sommes pour quelque chose. Mais les jeunes, fraichement débarqués sur la planète Terre, sont en droit de demander pourquoi c'est à eux et elles de payer pour nos conneries ? Ils et elles sot en droit d'exiger qu'on arrête de saccager le monde qu'ils et elles habiteront quand nous seront de la poussière. Et pour combler la vacance, ni les slogans politiques, ni les messages religieux ne seront de taille à offrir un avenir concret et véritable aux prochaines générations.
Il va donc falloir retourner à l'école de la vie et trouver de nouvelles pistes et forger un cadre pour pratiquer le bouddhisme en dehors des règles monastiques et des institutions ecclésiastiques. Relire Nichiren pour comprendre sa démarche, puis réussir à la transposer à notre temps, à notre décor, à notre culture. La réponse n'est pas venue du Japon, trop empêtré dans sa propre culture syncrétique, capable de tout avaler mais peinant à produire du neuf. La réponse, c'est à nous de la fabriquer et nous manquons de temps... N'en déplaise à ceux et à celles qui continuent de mettre la tête dans le sable : cela fait plus de 40 ans que le bouddhisme de Nichiren s'est invité en France. A ce jour, nous n'avons toujours pas de discours...

00:23

Comment devient-on bouddhiste en Picardie ?

La question est sérieuse. La réponse aussi. On ne devient pas bouddhiste comme l'on entre en religion. Il est même difficile de dire si le bouddhisme est une religion ou une philosophie ou, tout simplement, un code éthique. Mais le bouddhisme est très certainement une pratique. Alors, il ne reste plus que l'expérience personnelle pour décrire le passage entre le moment où l'on ne pratique pas encore le bouddhisme et celui où on le pratique.

Je me souviens très précisément de ma rencontre avec le bouddhisme, il y a maintenant 22 ans. J'habitais chez mes parents, dans une banlieue très moche de la région parisienne et j'appréhendais le moment fatidique où je devrais aller servir sous les drapeau comme tous les jeunes hommes de mon âge. En quête de sens dans la vie, j'avais lu beaucoup, de manière anarchique et en dehors de tout parcours scolaire ou universitaire de nombreux ouvrages sur les religions, les spiritualités du monde, la magie, l'ésotérisme, l'occulte, etc. J'avais une haute opinion de l'activité spirituelle et les traditions orientales me semblaient parfaitement exotiques et très éloignées de mes préoccupations quotidiennes et de mes vicissitudes de jeune homme.
Mon père avait déserté le foyer familial assez discrètement et très progressivement et ma mère s'était incarcérée dans une routine complexe faite d'une foule de détails et de trois enfants en âge d'aller vivre leurs propres vies ailleurs mais qui profitaient au maximum des derniers moments de dépendance avant d'être parachutés dans ce monde cruel. L'appartement de 90 mètres carrés que nous occupions à Aubervilliers (93) suffisait à peine à contenir les débordements psychologiques et hormonaux de chacun et l'endroit commençait à ressembler à un quartier assiégé avant l'assaut.

Quelle ne fût pas ma surprise quand Maman nous annonça que nous étions invités un samedi à prendre une collation chez une voisine saluée régulièrement mais pas vraiment intime. Elle organisait, disait ma mère, sa première réunion sur le bouddhisme. Du bouddhisme à Aubervilliers ! J'étais plus outragé que stupéfait. Comment une philosophie aussi complexe, aussi noble, aussi spirituelle, pouvait-elle se trouver perdue dans une banlieue pourrie, à peine sortie du stade de taudis et terrains vagues. Et comment pouvait)il y avoir des moines en robe safran dans les parages sans que personne ne s'en soit aperçu.
Armé de mes a priori et d'une bonne dose de cynisme post-adolescent, je me rendais le samedi suivant à cette fameuse réunion. Profitant du buffet, j'invitais quelques copains de la résidence. Mon frère et ma sœur en faisaient de même. Le clan tout entier vint sonner à la porte de la voisine. Ravie et visiblement dépassée, elle nous fit entrer dans son appartement pour rejoindre une dizaine d'autres personnes qui par un prompt renfort passèrent à plus d'une vingtaine.
La réunion se tenait dans le salon où trônait un autel japonisant ouvragé et laqué dans lequel pendait un curieux parchemin en caractères chinois. Autour de l'autel étaient agencés un vase de feuillage, une corbeille de fruits, une boîte à encens, une coupelle à eau, quelques colifichets que je ne parvenais pas à identifier et deux portraits discrets de personnalités orientales. Les invités étaient assis en cercle qui sur une chaise, qui sur un pouf, qui par terre faute de chaises pour parer au surcroît soudain d'invités. Notre hôte nous servit des rafraîchissements et fit passer une assiette assortie de petits gâteaux.
Au cours de cette première réunion, je découvrais que nombre des personnes présentes à notre arrivée étaient des pratiquants du bouddhisme. L'un d'eux animait la réunion en essayant de son mieux d'expliquer les bienfaits de la pratique, la grandeur de l'objet de culte (la calligraphie pendant dans l'autel japonais), l'efficacité de la récitation d'un mantra et surtout ses avantages sur les nombreux et complexes rituels des autres courants du bouddhisme. Cela ressemblait à un curieux assemblage entre une réunion Tupperware, un cours sur la Bible des Témoins de Jéhova et une séance de thérapie de groupe. Nous regardions et écoutions ces gens raconter leurs déboires et comment la pratique (la récitation du mantra) avait transformé leur vie et résolu leurs problèmes.

Je me suis dit : « je bois un coup. Je mange les gâteaux et je me casse... ». On nous avait présenté le bouddhisme, les enseignements de Nichiren, la calligraphie dans l'autel et l'action de l'organisation qui diffusait la bonne parole dans le monde. Puis ce fut le moment de se présenter et d'intervenir. Poliment, chacun se présenta succinctement et on nous demanda de parler. Comme tout le monde dans pareille situation, les invités n'avaient que peu de choses à dire tant il y avait de choses à digérer et à accepter en un temps assez court. A la fois arrogant et spontané (le mélange est détonnant), je pris la parole et me mis à pérorer (parfois sans fondements ou références solides) sur ce bouddhisme, le comparant à d'autres courants (dont je ne savais que peu de choses) et surtout en critiquant les arguments apportés, le rabaissant carrément à la méthode Coué.
J'étais certain, comme je l'avais souvent fait avec les Témoins qui nous rendaient visite souvent dans notre banlieue, que la discussion tournerait court et que nous serions bientôt congédiés. Patiemment et avec beaucoup de prévenance, nos hôtes tentèrent à nouveau d'expliquer les points clés de la pratique bouddhique avec des mots moins exotiques et surtout en essayant de se faire comprendre. D'autres invités posèrent des questions. Et le dialogue se poursuivit ainsi pendant deux bonnes heures. La réunion s'acheva car plusieurs personnes devaient partir et étaient venues d'assez loin, parfois de province pour l'occasion. La voisine nous confirma qu'il y aurait une autre réunion dans une quinzaine de jours et que nous étions tous cordialement invités.
En repartant, j'avais cette curieuse sensation d'avoir participé, pour la première fois, à quelque chose de stimulant et de grand. Cette sensation que l'on a en sortant d'un concert ou bien d'un événement sportif d'envergure. Et cela en dépit de l'apparence des choses, de la faiblesse de certains arguments, des maladresses et des contradictions. Nous repartions en famille avec un petit opuscule sur le Sûtra du Lotus (plus particulièrement sur deux des chapitres de cet enseignement). Ma mère semblait intéressée par ce qu'elle avait entendu. Je restais campé sur mon idée première que ces gens, des laïcs occidentaux, ne comprenaient rien à ce qu'ils professaient. Ce bouddhisme à la japonaise ne pouvait être pratiqué que par des japonais, là-bas dans leur archipel des confins du monde.

Rétrospectivement, je me rend compte combien l'individu (moi en l'occurrence) peut être aveuglé par ses conceptions a priori et ses idées reçues essentiellement bâties sur l'imaginaire et le fantasme plutôt que sur la réalité et des faits concrets. Cet aveuglement, que le bouddhisme appelle Trois poisons, est plus simple à entretenir qu'une authentique démarche d'ouverture et de rencontre. Cette dernière nécessite à la fois une curiosité spontanée, presque enfantine, et une volonté d'aller vers les autres en se défaisant de nos a priori.
Mais ce qui me frappe encore maintenant, c'est la force intérieure démontrée tantôt timidement, tantôt maladroitement, lors de ce premier contact. Si pour nous invités, la situation avait quelque chose d'irréel et de totalement dépaysant, pour ceux qui nous recevaient et qui parfois ne pratiquaient le bouddhisme que depuis quelques années, voire quelques mois, l'expérience étaient encore plus incroyable. Comment transmettre sa propre expérience intime de la spiritualité ? Comment se dévoiler à de parfaits inconnus (arrogants et cyniques comme je pouvais l'être à ce moment là) ? Et comment conserver son calme et poursuivre sa démarche bienveillante pour faire connaître une philosophie de vie ? Il fallait quelque chose qui nous fait défaut souvent : la foi.
Bien que le bouddhisme soit avant tout une philosophie et un ensemble d'outils conceptuels permettant une représentation alternative du monde, il repose essentiellement sur la foi, la conviction que les autres ont, de manière naturelle, la même capacité d'éveil que nous. Cette posture d'esprit nécessite un véritable entraînement pour être maintenue à chaque interaction avec autrui. Il est souvent plus simple de déconsidérer l'interlocuteur et de le reléguer à une position inférieure, à un statut moindre, afin de le nier, de le neutraliser.
Cette première leçon, dont je n'ai récolté les fruits que bien plus tard, je l'ai reçue lors de cette première réunion de discussion. J'ai découvert ce jour-là que tout le monde pouvait pratiquer le bouddhisme et que cela permettait à des gens ordinaires de s'humaniser davantage pour être à l'écoute de leurs prochains.

A la réunion suivante, j'apprenais que le bouddhisme n'était pas un enseignement ésotérique, compliqué et réservé à une élite monastique. Mais ça c'est une autre histoire...

01:33

Picardie, terre d'accueil du mouvement Soka

La Picardie est le terreau fertile d'un courant humaniste et moderne du bouddhisme. Originaire du Japon contemporain, le mouvement Soka se développe en France depuis plus de 40 ans et notamment en Picardie. Loin des traditions monastiques si caractéristiques de la vision occidentale du bouddhisme, la philosophie Soka est un outil quotidien, simple et résolument moderne pour s'éveiller à sa propre valeur, à celle des autres et à la valeur de notre environnement.
Composé essentiellement d'un réseau de groupe de discussion à travers la France mais aussi à travers le monde (la SGI est présente dans 192 pays), le mouvement Soka n'a pas vocation à un prosélytisme fermé et exclusif mais bien à la diffusion de valeurs humaines au sein de la société. Beauté, bonté et bénéfice mutuel sont les maîtres mots de notre action, qu'elle soit de terrain ou à des échelons plus vastes.

Les objectifs du mouvement Soka sont aussi essentiels que les valeurs qu'il défend : culture, éducation, paix.
Par culture, nous entendons aussi bien celle que l'on range dans les bibliothèques et des salles de spectacles, que celle plus populaire que nous échangeons dans nos conversations au zinc, à la pause, dans le train ou simplement en famille. C'est la culture vivante et plurielle, construite autour de nos coutumes, de nos idées, de nos croyances traditionnelles, de nos représentations de la famille, de la société, de notre identité.
Par éducation, nous ne nous substituons pas à l'éducation libre et gratuite qui fait encore la singularité de notre pays. En revanche, nous souhaitons apporter une véritable contribution à tous en diffusant des valeurs éthiques ancrées dans la philosophie bouddhiste, des valeurs d'éveil sur soi, sur les autres, sur le monde et sur les interactions et les liens qui nous unissent tous dans ce vaste enchevêtrement que l'on nomme univers.
Enfin par paix, nous souhaitons l'extension de la non-violence comme approche de tout conflit, l'abolition non seulement des confrontations armées mais aussi la disparition pure et simple des arsenaux nucléaires et conventionnels. C'est de loin, notre objectif le plus utopique mais aussi celui qui fourni le plus d'énergie pour opérer de réels changements dans la vie des individus. Nous pouvons penser la paix impossible dans ces termes, mais rappelons-nous que l'on pensait impossible que la Terre fusse ronde, que des hommes soient envoyés dans l'espace ou que l'Europe puisse cesser d'être le théâtre de guerres sans fin.

Pour réaliser ces objectifs, nous avons pour socle la pratique quotidienne du bouddhisme.
Il ne s'agit pas pour le mouvement Soka de devenir des moines en robe safran ou pourpre au crâne rasé, ni de s'exclure du monde en méditant durant la journée entière, ni encore de s'adonner à des exercices de relaxations. La pratique du bouddhisme Soka s'appuie sur les enseignements traditionnels du bouddhisme indien et chinois. Elle se concentre sur une liturgie simple et complètement adaptée à notre société contemporaine, formulée par Nichiren, moine japonais réformiste dont les enseignements ont donné naissance à de nombreux courants monastiques et laïcs.
Cette pratique liturgique se double d'une étude régulière des enseignements et d'un dialogue permanent entre les croyants sur leur expérience du bouddhisme dans le quotidien au cours de réunion de discussion bimensuelles par groupes d'une douzaine de personnes en moyenne. Au travers de ce travail de terrain, complètement articulé sur les individus qui le composent, le mouvement Soka propose de découvrir le bouddhisme, la philosophie humaniste de l'éveil, et de permettre à chacun de se doter des moyens d'être autonome vis-à-vis de soi comme des autres, de développer sa liberté intérieure comme extérieure et de réaliser concrètement les conditions de son propre bonheur.

De tels objectifs ne se réalisent pas en un jour. Il faut du temps et de la patience pour parvenir à se libérer de nos souffrances intérieures, de nos peurs et de nos angoisses. Il nous faut ouvrir les yeux sur la manière dont nous regardons le monde et la considération que nous lui portons. Enfin, il nous faut construire ou reconstruire la confiance en soi, en les autres, et s'éveiller ainsi à la dignité de notre propre vie, à la dignité de la vie tout court. Ce processus bouddhique que nous appelons la révolution humaine est la clé de la réussite individuelle et de la rencontre entre l'individu et son monde. Elle ne nécessite pas de devenir quelqu'un d'autre, ni de se transformer, ni de tout quitter ou de tout abandonner. La révolution humaine s'opère dans la vie que nous avons, dans notre quotidien, au milieu de nos réalités agréables ou désagréables.
En pratiquant le bouddhisme Soka, nous avons la possibilité inattendue de faire sauter les verrous qui nous empêchent d'avancer et de transformer ce que nous pensions être des obstacles en tremplins pour notre développement personnel. Ainsi, nous retrouvons la possibilité du choix. Et choisir c'est être libre...
En Picardie aussi, nous avons cette chance. Plusieurs groupes de discussion existent à Amiens, à Beauvais, à Compiègne et ailleurs qui se réunissent deux fois par mois pour discuter des enseignements de Nichiren et du bouddhisme Soka, et pour échanger leurs points de vue et partager leur expérience toute personnelle du bouddhisme au quotidien. Ces groupes sont ouverts et accueillent ceux et celles qui sont intéressés, curieux, désireux de voir des changements s'opérer pour le mieux dans leurs vies et dans l'environnement.

Pour en savoir plus :
— le site des réunions de discussions en France (http://www.reunion-discussion.fr)

Pour nous contacter :
— infos@reunion-discussion.fr

D'autres liens utiles sont disponibles en marge.